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Jean Boyer sur la facture d’orgues
Par Hellmuth Wolff
Entretien de Hellmuth Wolff avec l’organiste français Jean
Boyer, sur l’état de la facture d’orgues à notre
époque. Extrait du ISO Yearbook 1993. [1] Monsieur Boyer est décédé
en 2004, cependant, ses propos demeurent éminemment d’actualité.
Voici l’essentiel de cet échange d’idées. Hellmuth
Wolff ouvre le dialogue…
H.W.: Comme entrée en matière, j'ai pensé
vous raconter une petite anecdote à propos de Xavier Darasse, le
regretté maître chez qui vous avez étudié l'orgue.
Cela c'est passé il y a huit ou neuf ans lorsque M. Darasse nous
a visité à Montréal. Je lui ai alors montré
des photos de mes instruments, dont le plus récent, un orgue de
studio d'une université américaine avec un buffet de style
contemporain. La remarque de la part d'un musicien et compositeur d'avant-garde
tel que fût Xavier Darasse avait de quoi étonner. Il me dit
sans ironie aucune: "Ah bon, des buffets modernes, on fait ça
encore de nos jours?"
Je pense que cette remarque démontre bien un problème que
nous avons, nous les facteurs d'orgues avec vous les musiciens. Nous faisons
des orgues pour une clientèle qui est rarement sensibilisée
aux questions architecturales. Du moment que nous faisons de belles moulures,
des claires-voies bien sculptées...D'ailleurs, dans l’entrevue
que vous avez donnée à Bernard Hédin, j'ai remarqué
que lorsque vous évoquez l'importance de bonnes proportions du
buffet, vous vous esquivez pour vous retrouver aussitôt sur le terrain
plus sûr des plans sonores! Vous n'entrez pas beaucoup dans les
détails en ce qui concerne l'architecture!
Architecture moderne
J.B.: C'est vrai que c'est un sujet très délicat
et la répartie de Xavier Darasse est bien le reflet de ce qui se
passe actuellement en France où la plupart des facteurs ont opté
pour des buffets «néo-baroques». On fait de la musique
contemporaine, mais on n'essaye pas de promouvoir la recherche pour le
buffet contemporain. Cela a toujours été un paradoxe et
j'en ai souvent discuté avec Xavier. Sa théorie était
que tout ce qu'on a vu dans la matière est tellement laid qu'il
paraît vain de faire quelque chose de bien en style contemporain.
Et cependant, on ne pouvait pas soupçonner Xavier Darasse d’être
passéiste en matière de l’art, et donc d’architecture
moderne. «Copions donc ce que faisaient les anciens, qui eux, le
faisaient bien», disait-il à propos des buffets d’orgues.
J'ai appartenu à une commission consultative à l’approbation
le laquelle des projets d’orgues neuves devaient être soumis
pour obtenir des subventions de l'État jusqu'à l'année
dernière. Là je me trouvais souvent avec Xavier Darasse
où nous voyions de temps en temps des projets avec des buffets
modernes qui étaient dénués de tout intérêt
esthétique, certains semblaient même sortir tout droit d’une
bande dessinée!
J’étais davantage sensible aux recherches des pays scandinaves,
danois en particulier, où, à une certaine époque
dans les années soixante la recherche dans le design est assez
intéressante.
Aujourd’hui en France, je regrette souvent que des éléments
stylistiques soient mélangés. On utilise des éléments
anciens disparates pour la construction des buffets. On peut trouver sur
le même orgue des tourelles en tire-points, des plates-faces à
la Silbermann, avec un positif de dos normand, des flammèches moyenâgeuses,
etc. Ces buffets pourraient se trouver au Disneyland. Même si l'ensemble
était harmonieux, il y aurait quelque chose qui me gênerait
dans l'aspect composite d’une telle réalisation. De même
que je suis gêné de trouver en Allemagne un orgue de style
espagnol ou en Angleterre un buffet italien même si je comprends
la nécessité d’avoir aujourd’hui, des orgues
plus «européens». Je pense que l'orgue a toujours été
le reflet architectural et culturel d’un lieu.
H.W.: Oui, tout à fait d'accord, mais quand on
fait un buffet qui représente bien sa région, il ne suffit
pas de faire des tourelles rondes et de belles sculptures pour un orgue
français, par exemple, pour que le buffet soit excellent! On a
fait beaucoup de buffets médiocres, et même un buffet de
Clicquot - je pense à Poitiers - peut être très lourd.
J.B.: Oui, en effet.
H.W.: Ce qui me manque à Poitiers, c'est qu'il
n'y a pas de petits tuyaux en façade. Je trouve qu'un buffet est
rarement réussi si "les petits" ne sont pas représentés
dans sa façade. Je peux très bien accepter qu'on fasse,
dans un cadre ancien, un buffet à l'ancienne, ou tout au moins
dans un style "compatible", mais il faut qu'il soit bien fait.
Quand on travaille pour une salle moderne, il faut se poser des questions.
Que faire?
Architecte
J.B.: Lorsqu'on fait appel à un architecte, c'est
qu'on est rarement satisfait, parce que le projet n'est pas très
convaincant sur le plan esthétique., ou alors, les contraintes
imposées aux facteurs d'orgues sont telles que l'instrument ne
peut pas être cohérent. Les plans de l'orgue obéissent
souvent à une symétrie. On peut les rendre asymétriques,
légèrement, mais l'intérieur de la structure de l'orgue
devrait, à mon avis, rester compacte et symétrique. Je pense
que c'est un des principaux problèmes des buffets modernes et aux
buffets d'architectes.
H.W.: Vous dites que les bons exemples d'architecture
contemporaine se trouvent dans les pays scandinaves. Ce qui est remarquable
dans le cas des facteurs danois c'est la façon dont ils ont réussi
à faire des buffets contemporains à partir des modèles
historiques. On voit beaucoup l'influence des orgues anciens. Ils n'ont
pas fait un style moderne complètement différent de ce qui
a existé avant, ils n'ont pas voulu briser avec le passé
mais plutôt maintenir le lien avec l'histoire. Je pense que cela
explique en grande partie pourquoi ces orgues sont des modèles
d'architecture et d'artisanat.
Faire des orgues à l'ancienne a pour nous aussi l'attrait du défi
artisanal. Réussir à faire une tourelle ronde ou un cul-de-lampe
a plus d'intérêt qu'un buffet composé de boîtes
empilées. Dans mon travail, je me rends compte que malgré
que nous pouvons jouir de beaucoup de liberté et que nous n'avons
pratiquement pas de problèmes avec les architectes, j'aime pourtant
avoir affaire à un répondant. Je n'aime pas tellement quand
les gens acceptent nos dessins trop facilement. Les clients, ce sont les
paroisses et l'organiste est le seul professionnel que nous devons satisfaire,
mais c'est plutôt du point de vue musical et fonctionnel.
J.B.: Vous, les facteurs d'orgues, vous avez l'oeil et
c'est une lourde responsabilité dans la conception d’un buffet.
Pour moi, en tout cas, cela est très difficile de conseiller. Je
trouve que ce qui est très important, c'est que le buffet doit
«parler», il doit parler immédiatement. C'est-à-dire
qu'en le regardant, on doit pouvoir s’imaginer l'orgue sonne comme-ci
ou comme-ça. Il y a parfois une adéquation totale entre
le buffet et le son de l'orgue. Ce sont ces instruments-là que
j'aime, lorsqu’ils sont réussis!
H.W.: Cette symbiose entre la sonorité de l'orgue
et son architecture est sûrement un critère très valable.
Ce sont souvent nos confrères qui sont nos meilleurs juges, mais
les évaluations de nos buffets entre confrères ne correspondent
pas toujours à celles de nos clients... En Europe, il y a aussi
beaucoup de frustrations de la part de facteurs d'orgues qui voudraient
créer des buffets contemporains, mais ce sont les autorités
qui imposent des styles traditionnels, même dans un environnement
moderne, où à mon avis, on devrait rechercher une expression
moderne pour la réalisation du buffet.
Changement de sujet: j'aime beaucoup ce que vous dites dans votre entretien
déjà mentionné avec Bernard Hédin au sujet
du rapport des musiciens avec leur instrument. Vous prenez l'exemple du
violoniste qui traite son instrument avec un soin énorme. Quand
vous dites que vous détestez les orgues avec des consoles détachées
de vingt mètres, je vous comprends. En même temps, les quelques
fois que j'ai fait une console détachée, non à vingt,
mais seulement à deux ou trois mètres, je trouvait que le
travail de l'harmonisation de la console était grandement facilité.
On entend mieux ce qui se passe, et si la mécanique est réussie,
je pense qu'on peut quand même avoir un bon contact avec l'instrument.[2]
Mécaniques standard
J.B.: Je ne demande qu'à le croire! D’ailleurs
je connais quelques rares réussites de ce genre. Mais je pense
qu'il faut toujours trouver un équilibre entre perfection mécanique
et recul. D'abord la question de l'équilibre des plans sonores
tel qu'on l'entend à la console. Souvent, tout ce que l'on gagne
d'un côté, on le perd de l'autre. Avec un éloignement
raisonnable où l'on est toujours près de l'instrument, on
a une vue d'ensemble homogène, au lieu d'avoir une vue partielle
et déséquilibrée. Mais on risque forcément
de perdre un contact physique sous ses doigts. S’il pas un grande
perte de ce contact, je ne demande pas mieux. C'est aussi une question
de taille de l'instrument. Là où l'on souffre le plus de
ne pas entendre l'orgue avec un peu de recul, c'est dans les grands instruments
verticaux comme on peut en trouver en Hollande. On ne profite absolument
pas de l’orgue en le jouant, parce que le Bovenwerk et même
le Hooftwerk se trouvent très haut, de sorte qu’on reste
toujours dans le brouillard à la console. C'est effectivement dommage,
mais j'imagine mal comment ils auraient pu résoudre un tel problème.
H.W.: Cela dépend aussi de la disposition des
claviers. Quand on a un orgue à deux claviers avec Grand-orgue
et Positif et la Pédale flanquée des deux côtés,
on peut très bien avoir un équilibre, on entend les sons
indirectement. Mais dans le cas d'un Brustwerk, quand les autres plans
sonores proviennent d'un Positif ou d'un Oberwerk, il devient plus difficile
de s'entendre jouer.
J.B.: C'est souvent le cas, justement avec les Brustwerk.
Personnellement, je n'aime pas trop ces plans sonores très agressifs
pour l’exécutant. Il me faut toujours «imaginer»
et se convaincre que c’est parfait, «d’en bas»…
H.W.: Dans l'histoire, le Brustwerk n'est pas si fréquent
pour un orgue à deux claviers. Le Brustwerk arrivait au troisième
plan, après le Positif. Sa position reculée donnait des
effets d'écho et pouvait très bien servir les besoins de
l'accompagnement de la chorale.
Nous parlions de dispositions de claviers, d'agencement à l'intérieur
de l'orgue, de la mécanique, de la console. Pouvez- vous élaborer
un plus sur ce que vous aimez dans une mécanique?
J.B.: C'est toujours quelque chose difficile à
définir, parce que ce sont plutôt des impressions tactiles
que je ne saurais pas quantifier. Je crois que ce qui est important pour
la mécanique d'un orgue disons de style baroque, c'est précisément
cette proximité qu'on a entre le toucher et le son. Il est avant
tout important qu'une mécanique soit complémentaire d'une
harmonie. On ne peut pas mettre n'importe quelle mécanique sur
n'importe quel type d'harmonisation. J'ai fait l'expérience de
jouer dans la région flamande et dans la Hollande du sud des orgues
fortement influencés par la France, des orgues avec des compositions
et même des harmonies presque française; néanmoins,
ces orgues ont une mécanique avec des mouvements horizontaux au
lieu des mouvements verticaux, à la française, et on s'aperçoit
en jouant, qu’on ne fabrique plus le son de la même façon
que sur un orgue français, bien que l'harmonisation en soit est
assez proche. C'est très curieux!
Il y a des mécaniques qui sont le prolongement du tuyau et d'autres
qui ne sont qu’un lien entre la touche et le tuyau. Cela arrive
souvent quand on a une harmonisation préfabriquée, c'est-à-dire
des tuyaux qui ont des attaques excessives ou encore avec une mécanique
qui n’est pas du tout sensibles au relevé de la touche. Le
timbre et figé et on a l'impression que, si on mettait trois organistes
qui jouent différemment, l’instrument sonnera tout à
fait pareil. Une bonne mécanique devrait permettre aux trois organistes
de laisse une impression sonore tout à fait différente,
d’avoir leur son.
Personnellement, l’une des composantes mécaniques qui me
tient le plus à coeur est le relevé de la touche. Je pense
que c'est là-dessus, peut-être de manière artificielle,
qu'on peut agir sur le timbre. La première chose que je demande
à une mécanique, c'est d'être le prolongement du son.
La deuxième chose, c'est qu'elle soit très précise.
Mais, dans ce domaine, on est peut-être allé un peu loin
dans les vingt dernières années. On s'est dit que la performance
d'une mécanique était liée à sa légèreté.
Mais attention: une mécanique excessivement légère
peut brider l’organiste et le desservir. Jouer sur une mécanique
qui ne pardonne rien, sur laquelle la moindre éraflure devient
une catastrophe est un réel supplice!
Mais il est bien entendu qu’un orgue dont la mécanique est
dure, de sorte que l’organiste ne puisse jouer sans faire intervenir
ses bras ou même son buste, est un mauvais orgue!
Mécaniques standard
H.W.: Trouvez-vous qu'on devrait faire une différence
selon que la mécanique est pour un orgue de conservatoire, un orgue
d'église où d'une salle de concert? Les élèves
d'un conservatoire ne devraient-ils pas être capables de jouer sur
une mécanique très sensible? Pour une église ou une
salle de concert, ne devrait-on pas faire le toucher un peu plus ferme?
Par exemple, j'étais étonné d'entendre le commentaire
d'un organiste chevronné en tournée qui trouvait la mécanique
d'un orgue dans une salle de concert "casse-gueule". Pour un
orgue qui sert à des récitals, ne devrait-on pas faire une
mécanique plus "sécuritaire"?
J.B.: Non, je suis contre les mécaniques standard
et c’est souvent ce que m’évoque le mot «sécurisant».
Vous savez, ces orgues, où on peut arriver deux heures avant le
récital et tout se passe bien, sans surprise. C'est quand même
beaucoup plus, ce que j'attends d'un orgue ! S'il y a adéquation
totale entre la mécanique et l'harmonie, cela suppose, bien sûr,
quelques risques à prendre. Mais, c'est une question de limites.
Quand on joue mal à l'aise, on ne peut pas exprimer grand chose…On
subit.
H.W.: Lorsque je me demandais si un orgue d'église
devrait avoir une mécanique plus sécuritaire, je ne voulais
pas dire par là que ça serait une mécanique moins
sensible. Elle répétera aussi bien, mais il y aura une plus
grande marge de sécurité que ce que je ferais pour un instrument
qui est destiné à servir à l'enseignement.
J.B.: Sans doute, en tous les cas, ce dont je suis absolument
certain aujourd'hui, c'est que la qualité essentielle d'une mécanique
n'est pas sa légèreté. C'est beaucoup plus une question
de malléabilité.
H.W.: Si on consulte Dom Bédos pour le tracé
de la mécanique, on est censé accrocher la mécanique
au milieu de la touche. Cela nous donne très peu de course pour
la soupape, et la soupape fait très peu de chemin pour le relevé
de la touche. De plus, une si petite course affecte plus le réglage,
car elle amplifie les changements dimensionnels qui peuvent arriver entre
la touche et la soupape. A mon avis on est mieux servi par le modèle
de Clicquot à Souvigny, où la mécanique est accrochée
aux trois cinquième du pivot de la touche. Donc, un peu plus de
course à la soupape, un peu plus de course pour le retour de la
mécanique et une plus grande marge de sécurité [3].
J.B.: Oui, pour moi, l'orgue de Souvigny est un modèle.
Il reste que cette mécanique sert un orgue de type français
avec une harmonie bien définie et que la même mécanique
sur un orgue de type Schnitger ne conviendrait pas forcément. On
ne fait pas le son de la même façon. Par exemple le son des
principaux des orgues en Hollande s'épanouit au fur et à
mesure. Il y faut une articulation tout à fait différente
de celle d'une montre française, dans laquelle le son est plus,
comment dirais-je, déjà prêt à l'attaque. Vous
voyez ce que je veux dire?
H.W.: Oui oui, il s'agit justement de la différence
dans la méthode d'harmonisation. La montre française est
approvisionnée avec un débit de vent déjà
contrôlé au pied; les bouches sont plus basses, la taille
est un peu plus grosse que celle d'un principal allemand, où le
volume et contrôlé à la bouche. L'attaque se fait
d'une façon tout à fait différente, cela prend plus
d'effort pour un principal allemand à initier le son, et donc la
mécanique doit correspondre à ce genre d'harmonie. Mais
je suis sûr que les Français ont si bien réussi leurs
mécaniques, c'est parce qu'ils s'en tenaient à un modèle.
Ils raffinaient le tracé de la mécanique pendant des siècles,
tandis que les Allemands variaient de type d'orgue et d'agencement mécanique.
Ils faisaient aussi des orgues avec des touches à un seul bras,
mais les mécaniques faisaient des détours, la laye du Hauptwerk
étant en arrière, ce qui donne déjà plus de
flexibilité à l'attaque.
J.B.: Il faudrait aussi aborder la question de longueur
des touches qui varie, au XVIIIe selon les pays. Dans les pays nordiques,
vous avez des touches souvent plus longues qu’en France. Là,
il faut encore rechercher l’équilibre. Des touches courtes
sont très avantageuses pour le toucher d’une mécanique
suspendue. Mais, en revanche, on peut difficilement allonger les doigts
ou jouer des tons éloignés. Si cela n’est pas gênant
pour le répertoire français, il en va autrement lorsqu’on
veut jouer Bach. Si c'est un instrument qui est destiné à
jouer un répertoire encore plus large mais qu'on décide
quand- même d'utiliser une mécanique suspendue, il faut faire
très attention de ne pas raccourcir exagérément la
profondeur des touches. Je ne sais pas comment cela se passe chez-vous
mais en France, on a beaucoup de mal à discuter de ces problèmes.
Normes
H.W.: Je pense que le problème tient au fait
qu'on s'attire des ennuis aussitôt qu'on tente de modifier le tracé
de la mécanique, qui est si bien établi en France. Il faudrait
tout de même s'en tenir à des normes qui correspondent aux
exigences du répertoire.
J.B.: Sans revenir aux normes établies au XIXe
lors du congrès de Maligne, il ne me semblerait déplacé
pas d’essayer d’en définir de nouvelles, tenant compte
des apports récents d’interprétations et des techniques
disons plus traditionnelles. Beaucoup de facteurs d’orgues (ou d’experts)
pensent qu’il doit être possible à l’organiste
de s’adapter chaque fois à des normes si différentes.
C’est effectivement possible, mais au détriment d’une
‘’exécution travaillée’’. C’est,
pour nous, terriblement réducteur, je vous l’assure.
H.W.: Dans cet ordre d'idées, on pourrait aussi
parler du pédalier par rapport au clavier. En Amérique,
nous avons le standard de la guilde des organistes américains (AGO).
À mon avis, ce standard a été fait pour que l'organiste
soit confortablement assis à la console.
J.B.: Avec des pantoufles!
H.W.: Cette configuration n'est pas vraiment pour la
performance. C'est plutôt pour pouvoir durer tout le long du service.
Le pédalier est poussé trop en avant, donc on n'est pas
assis sur le bord du banc pour avoir toute la liberté de mouvement
des jambes, et on ne peut avoir une bonne position dorsale et être
en équilibre pour donner le meilleur de soi.
J.B.: Par contre, en France, le retour quasi systématique
à une disposition contraire inspiré des cotes anciennes
nous place dans une position très inconfortable ou instable. Là
aussi, je pense qu’il faudrait redéfinir nos exigences en
fonction d’une nouvelle technique.
H.W.: Surtout si on tient compte du fait que les hommes
du XVIIIe siècle étaient plus petits qu'aujourd'hui. Un
incident qui illustre peut-être ce problème se produisait
en 1981, lors du symposium de l'université McGill, quand Peter
Williams me reprochait d'avoir fait trop de compromis, et de ne pas avoir
assez suivi les mesures de console des anciens. Alors, je lui ai dit que
j'avais fait des sondages parmi les organistes qui jouent sur différents
types d'orgues mécaniques pour savoir comment ils se sentent à
leur console. Ce n'est pas moi qui vais leur dire comment se positionner,
mais j'ai pris les dimensions qui leur convenaient bien pour l'orgue de
McGill et je les ai publiées. Je pense que c'est de cette façon-là
qu'on peut progresser. Juste en disant qu'on n'est pas allé assez
loin dans l'historicité ne nous mène nulle part.
Pédalier
J.B.: Tout à fait, mais pour revenir au pédalier,
je trouve que la technique de pédale la plus équilibrée
de toutes les époques, c'est celle de Bach. Pour moi, ça
doit être quand même la référence. A l'heure
actuelle, on doit pouvoir guider sa pédale de la même façon
qu'on guide ses mains, avec la même possibilité d'action,
de toucher et aussi d'aisance des mouvements. Donc, cela exclut effectivement
le pédalier trop enfoncé dans le soubassement. Cela exclut
aussi à mon avis les pédaliers à l'américaine
en éventail, parce que ce sont des pédaliers qui favorisent
beaucoup trop l'emploi du talon par rapport à la pointe. Là
aussi je ne fais pas du tout un principe du jeu de pédale pied-pointe
exclusivement. Mais il n'y a pas de secrets. Lorsque l'on appuie la touche
avec la pointe, on peut suivre de manière tout à fait efficace
le relevé de la touche. Le talon ne permet pas cela parce que son
articulation est plus raide.
H.W.: Le levier de la touche est plus court ce qui rend
le contrôle sur le relâchement de la note plus difficile.
J.B.: Bien sûr, dans la mesure du possible, tout
ce qui peut favoriser le jeu de pointe est mieux pour cette musique. Sinon,
bien sûr, on peut jouer autre chose et avec une autre technique.
Mais sur un pédalier à l'américaine, je trouve que
tout est vraiment fait pour le talon, pour pouvoir très facilement
voir les intervalles.
H.W.: On retrouve plus facilement les distances quand
les touches sont parallèles. Si elles sont à l'éventail,
on doit toujours frôler les dièses pour trouver ses rapports.
Avec le pédalier parallèle, on peut plus facilement prendre
des risques et jouer portato juste avec les pointes.
J.B.: Absolument. Maintenant, il y a aussi la question
du pédalier complètement plat. C'est aussi un problème
dans la mesure où l'on a besoin, maintenant, de pédaliers
d’une étendue maximale. Les pédaliers plats, du temps
de Bach, avaient une étendue plus réduite; do1 au ré3.
Aujourd’hui, on veut aller au fa3 ou sol3. Avec des pédaliers
plats, il faut des jambes bien plus longues pour atteindre les extrêmes!
Personnellement, une légère concavitè ne me dérange
pas.
H.W.: Il y a une différence maintenant entre l'Amérique
et l'Europe. L'Europe s'est branchée sur les mesures du Bund Deutscher
Orgelbauer (BDO). En Amérique, nous nous sommes alignés
sur l'exemple de John Brombagh, qui a décidé que 60 mm était
le bon espacement entre les tons. Cela correspond à peu près
à la distance qu'on a avec le pédalier en éventail
A.G.O. à 15 cm avant les nez des dièses. Par rapport aux
normes européennes, cela rapproche le dernier fa ou le premier
do de 5 cm. Je n'ai encore jamais rencontré des gens qui trouvaient
cet espacement trop étroit ni ces pédaliers trop larges.
De toute façon, on joue avec le pied oblique. On pourrait dire
méchamment que les mesures du B.D.O. sont faites pour des fermiers
qui viennent de labourer leur terre avant de toucher l'orgue!
J.B.: Je n’aime pas, non plus, les pédaliers
à espacement trop large. On nous resasse que si les anciens jouaient
des orgues comme ça, il n’y a pas de raison il n’y
a pas de raison que nous n’en fassions autant aujourd’hui.
C’est vouloir que la technique des anciens soit la seule à
être efficace. C’est vouloir que la technique des anciens
soit la seule à être efficace et ignorer délibérément
que nous avons appris des techniques postérieures.
H.W.: J'entends maintenant dire parmi mes collègues
européens qu'on donne des directives de plus en plus strictes et
poussées sur la manière de faire son orgue. Avant, on regardait
si on avait soudé les calottes, mais maintenant, on fait la moue
pour le moindre écrou en plastique. Il faut qu'ils soient en cuir,
même si on sait très bien que le cuir va sécher, puis
glisser.
J.B.: Chez nous, c'est pareil, on est très pointilleux
sur ces questions-là; on juge un facteur d'orgues d'abord selon
les matériaux qu'il utilise. Est-ce qu'il fait ses sommiers en
chêne, est-ce que ses porte-vent sont en plomb, est-ce qu'il fait
ses claviers en os... Alors là, c'est un bon facteur! Le résultat
peut être déplorable, on peut avoir tous les problèmes
de mécanique possibles et imaginables, on peut avoir des harmonies
désastreuses mais ça reste quand même un bon facteur
d'orgues. Je suis de plus en plus irrité par cette attitude. N’en
déduisez pas, non plus que je n’aime pas, pour un orgue,
les matériaux nobles ! Bien au contraire.
H.W.: On cherche des choses tangibles pour pouvoir cerner
quelque chose qui ne l'est pas facilement. Pour les devis, c'est la même
chose. On ne peut faire le devis d'un orgue comme on fait le devis d'un
bâtiment. On peut déterminer la qualité d'un bâtiment
en termes de matériaux on utilise: ciment, acier, tout ça...
Mais avec l'orgue, c'est plus subtil. Quand on arrive à l'harmonie,
on est complètement dépassé.
J.B.: On peut voir à la réception d'un
instrument si vous avez bien fait vos sommiers ,si les chapes sont fixées
avec des clous forgés, si tout est conforme au cahier des charges.
Mais comment expliquer en quoi une harmonie est incohérente, pourquoi
il y a déséquilibre? C’est vraiment là, la
difficulté.
Experts
H.W. : Un autre phénomène qui a surgi
en Europe depuis quelques années, ce sont des facteurs d'orgues
qui deviennent experts. Autrefois, on avait souvent recours à des
collègues pour l'acceptation d'un orgue, ce qui a causé
beaucoup de problèmes de jalousie. Comment peut-on être impartial
envers un compétiteur? Mais quand un facteur d'orgues devient expert
et dicte comment l'orgue doit être fait, réalise le dessin
et les tailles, enlève tout ce qui est stimulant et fait des facteurs
des simples exécutants, alors je trouve que c'est intolérable.
Il y a des situations où le même expert est partie prenante,
une fois il s'associe avec un autre facteur d'orgues pour un projet, une
autre fois il joue le rôle de l'expert.
Heureusement, cela se passe autrement en Amérique. Par exemple,
si nos clients sont sérieux, ils commencent par nous demander nos
idées, ils nous invitent à visiter l'endroit, l'église,
l'université. Ils nous paient les frais de déplacements.
D'abord, demander nos idées, c'est déjà bon signe.
En même temps, j'aime bien savoir ce qu'ils attendent de nous. C'est
réciproque, on veut faire un orgue qui correspond vraiment aux
besoins d'une paroisse et au goût du musicien en place, en sachant
qu'il y a d'autres qui vont suivre. Nous allons tenir compte de tout ça.
C'est l'idéal, mais ce n'est évidemment pas toujours le
cas. Il faudrait que cette façon de procéder ait lieu partout
ailleurs, qu'il y ait d'abord un respect mutuel, avant que le projet débute.
Paroisse
J.B.: Vous dites : le client, c'est la paroisse. Je
pense que, quand c'est la paroisse qui fait une demande à un facteur
d'orgues, c'est beaucoup plus facile que quand c'est une personne qui
lui est extérieure. Il arrive très souvent que nous fassions
construire des orgues sans définition précise. Ce ne sont
pas les paroissiens qui sont demandeurs et le rôle de l'organiste
dans l'église actuelle en France est, très différent
de ce qu'il était dans le passé. Souvent, l'orgue est construit
dans l'église mais beaucoup plus pensé pour jouer un rôle
culturel. Nous sommes trop convaincus qu’une église est préférable
à une salle de concert, donc on espère que l’orgue
aura une vocation culturelle dans un lieu qui n’est pas toujours
idéal sur ce plan. Alors, il y a une personne plus ou moins influente
qui mène le jeu. Dans ce cas bien ambigu, l'orgue ne répond
plus aux besoins d'une communauté, mais il répond aux rêves,
aux désirs d'une seule personne. Ce peut être très
dangereux car tout dépend du rêve et de sa cohérence.
A partir du moment où il y a un besoin réel de construire
un orgue et que c'est le désir d'une communauté disons culturelle
ou cultuelle - les deux peuvent être pris en considération
– il n’y a plus d’équivoque; on fait appel à
différents facteurs d'orgues ... Il y a des choix qui se font sur
des devis, il y a aussi des choix qui se font par affinité et qui
sont tout à fait importants. Les gens qui commandent un orgue devraient
au préalable aller voir d'autres orgues du facteur d'orgues pressenti..
Cela peut orienter un choix beaucoup plus facilement et à partir
du moment où on sait que c'est en tel facteur d'orgues qu'on a
confiance, à ce moment-là, je trouve que c'est beaucoup
plus facile de lui laisser carte blanche et dire: "Nous voulons que
vous nous fassiez quelque chose pour notre église. Nous savons
ce que vous faites’’. Seule condition, et elle est de taille
: la compétence du facteur d’orgues doit vraiment être
établie.
H.W.: J'ai oublié de mentionner une chose. Je
parlais un peu comme si on n'avait pas d'experts-conseil en Amérique.
Nous en avons, mais leur rôle est différent. Quand une paroisse
nous approche, ils ont déjà souvent fait un petit bout de
chemin avec un conseiller. Ils sont allés visiter quelques instruments
que le conseiller leur a recommandés. Et alors, il s'est déjà
fait une sélection. Ils retiennent peut-être deux ou trois
facteurs d'orgues pour leur soumettre un projet. Le conseiller les a aidés
à trouver des facteurs qui conviennent. Mais il ne s'impose pas
outre mesure dans le projet. Plus tard, nous allons avoir des rapports
avec le conseiller parce qu'il joue un rôle d'intermédiaire.
Souvent les conseillers disent au client comment traiter le facteur d'orgues.
Par exemple, si le client exige un dessin, il lui dit qu'il serait juste
de payer le facteur d'orgues pour le travail. S'il n'y a pas de commande,
qu'on paie les choses auxquelles le facteur d'orgues a consacré
du temps.
J.B.: C'est très bien. Je ne crois pas en tout
cas que l'expert puisse s'imposer. Je pense que c'est mauvais qu'on impose
à un facteur d'orgues un style défini, qu'on lui dise, faites
nous un instrument français ou italien ou ’moderne’
dans cette église. Je crois beaucoup au fait qu'un facteur d'orgues
soit inspiré par un lieu. Je crois que plusieurs facteurs d'orgues
peuvent avoir des idées différentes pour un même lieu.
La confron-tation des idées ne manque pas non plus d’intérêt.
H.W.: Il se peut qu'un facteur d'orgues ait son style
et il faut chercher l'endroit qui convient à son type d'orgue.
J.B.: C'est-à-dire inversement.
H.W.: S'il fait du bon travail, c'est tout à fait
acceptable et respectable. Il y en a d'autres qui peuvent faire plus d'efforts
pour se plier aux diverses exigences architecturales, stylistiques et
musicales, etc... C'est plus difficile de bien le faire si on laisse un
grand éventail de possibilités ouvert. On ne peut pas être
spécialisé dans tout, n'est-ce pas!
J.B.: Je crois qu'une composition d'orgue, même
toute simple et sans parler de l'harmonisation, est toujours dépendante
du lieu et de la place, de l'acoustique dont on dispose. On ne peut pas
exiger par caprice que l’orgue possède tel ou tel jeu dont
on aurait envie.
Églises
H.W.: Par contre, la situation des églises d'aujourd'hui
est particulière. Si les églises deviennent de plus en plus
des institutions culturelles, autre chose que des lieux de culte, il faut
en tenir compte.
J.B.: C'est vraiment un problème difficile. A
l'heure actuelle, je n'arrive pas à percevoir la place et l'avenir
de l'église. Il y a une crise très profonde, il y a, comme
ci comme ça, des résurgences mystiques qui laissent à
penser que l'église, après avoir été profondément
progressiste, pourrait être reprise en main d'une manière
réactionnaire, peut-être même extrême. On a toujours
construit des orgues dans les églises parce que c'était
la paroisse qui les commandait. En tout cas, en France, on a toujours
exclu les orgues de salle. A part l’orgue du Trocadéro, les
expériences ont été rares et désastreuses.
En Allemagne, il y a souvent un orgue dans les salles de concert - pas
toujours fameux il est vrai - je ne sais pas pourquoi on refuse systématiquement,
en France d’installer des orgues dans les salles. Ce serait tout
à fait autre chose, certainement une autre analyse, une autre perception,
mais je suis loin de rejeter une telle expérience. H.W. Sauf que
la grande partie du répertoire a été écrite
pour le culte. Les concerts d'orgue, c'est de la musique qui a été
écrite pour le culte. Le répertoire écrit pour orchestre
et orgue, c'est très peu pour justifier un orgue dans une salle
de concert.
Musique d’église
J.B.: Oui, mais jouer la musique d’église
en concert, n’est-ce pas un peu paradoxal? L'orgue de concert est
celui du XIXe et du XXe siècle. L’orgue liturgique est plutôt
baroque. Or, si on prend une page musique ancienne qui a une teinte liturgique
très prononcée, il est difficile, voire impossible de l'intégrer
dans un office où elle jouerait aujourd'hui un rôle identique.
Elle n'a plus rien à voir avec le découpage actuel des offices.
Mais il est vrai que, dans une église, cette musique aura toujours
aura toujours une autre dimension. Un tableau religieux de Rubens sera
toujours plus évocateur dans une église que dans un musée.
Il n'a plus la même fonction. Il faut l'accepter. On ne peut pas
recréer quelque chose qui n'existe plus.
Par exemple, par exemple, quand vous allez regarder l’Agneau mystique
de Van Eyck à Gand, vous allez dans une église comme si
vous alliez au musée. Effectivement ce tableau est mieux dans une
église que dans un musée, mais il a perdu sa fonction.;
ce n'est plus le retable derrière le maître-autel, ce n'est
plus ... C'est identique avec la musique. Qu'est-ce qui fait que la musique
est une pièce de musée ou ne l'est pas? Je dirais que le
musicien qui joue une œuvre a le devoir de lui insuffler la vie –
même s’il n’en n’a pas toujours tout le pouvoir!
Une cantate de Bach sera toujours sortie de son contexte dans une salle
comme dans une église et ça, on n’y peut rien. En
résumé, je ne pense pas qu’une exécution à
l’orgue, à l’orgue, dans une salle de concert en affaiblisse
l’œuvre. En résumé, je ne pense pas qu’une
exécution, à l’orgue, dans une salle de concert, en
affaiblisse l’œuvre. Le lieu est peut-être moins évocateur,
mais il a aussi d’autres avantages
H.W.: Je vois surgir ce problème comme dans l’enseignement
de l’histoire : on doit expliquer le rôle fondamental du christianisme
dans notre civilisations, mais les jeunes ne connaissent plus la signification
des choses qui nous apparaissent à nous évidentes comme
le vocabulaire entourant l’Eglise. On a quand même tant d'églises
qui peuvent devenir des lieux culturels et qui le deviendront forcément.
Donc le cadre plus ou moins superficiel est toujours là.
J.B.: Quand on pense aux ex-pays de l'Est dans lesquels
les églises étaient souvent transformées en salles
culturelles, celles-ci n'étaient plus habitées de la même
façon et pourtant, l'espace architectural était resté
le même.
H.W.: Elles avaient une mission autre que la mission
originale: c'était un endroit où les gens pouvaient se rencontrer
sur un terrain politiquement inoffensif. C'était un réconfort.
On voyait que cela signifiait beaucoup plus pour les gens de l'Est de
pouvoir chanter ensemble. Ils pouvaient le faire, personne ne pouvait
être contre. Donc l'église remplissait un rôle très
important. Soudainement, cela aussi s'en va.
Subventions
J.B.: Pour la création d'un orgue neuf, il y
a énormément de subventions en France. Beaucoup d'orgues
ont été construits, beaucoup d'orgues ont été
restaurés. Parallèlement, il n'y a jamais eu autant de bons
organistes que maintenant. Il y en a pléthore dans les conservatoires.
Les classes d'orgues sont de plus en plus nombreuses. Mais il n'y a absolument
aucune passerelle. C'est-à-dire qu'il y a les orgues d'un côté
et les organistes de l'autre. Les organistes ne peuvent pas utiliser les
orgues, à cause des réticences plus souvent cléricales
qu’ administratives et les orgues ne sont jamais joués. Quelquefois,
par exemple, tel orgue qui a été restauré dans un
petit village reste sans organiste. Laissé à l’abandon,
l’instrument aura, cinq ans plus tard, besoin d’une autre
restauration.
Les orgues sont dans les églises. Or dans les églises, on
a pas besoin des orgues! Dans le meilleur des cas, les prêtres les
tolèrent. Inversement, les jeunes organistes d'une part sont d’une
part peu concernés par tout ce qui est religieux et, et d'autre
part, n'ont plus envie d'aller servir un répertoire complètement
décadent, pour ne pas dire grotesque. Je ne sais pas jusqu'à
quand durera cette situation, ni ce que sera l’avenir...
H.W.: Dans plusieurs pays, la situation est analogue,
mais ils y arrivent quand même. En Suède, on ne va plus à
l'église depuis longtemps, mais l'église continue d'exister
quand même, grâce à l'État. Tout le monde veut
être enterré selon les traditions. L'État fournit
l'argent, personne ne va à l'église, il y a toujours de
l'argent et les orgues s'y érigent toujours.
Pour la construction d'un nouvel instrument, on impose la plupart du temps
un architecte. Travailler dans une telle situation est beaucoup moins
stimulant pour un facteur d'orgues que dans un pays où les gens
doivent se battre pour avoir un orgue à tuyaux.
J.B.: Quant aux concerts, surtout en Scandinavie, par
exemple, où l’église est subventionnée par
l’État, j’ai constaté qu’ils ne sont pas
très suivis. Les organistes sont très bien payés
et ils reçoivent de l’État, des subsides pour inviter
d'autres organistes à donner des concerts. Donc qu'il y ait du
monde ou qu'il n'y en ait pas, ce n'est pas un problème puisque,
de toutes façons, l’argent est là. On ne se donne
pas de mal pour la publicité, on ne se donne pas le mal d'aller
chercher un public. Je trouve ce système absurde, alors qu’à
première vue, il semble idéal.
H.W.: C'est l'État-providence. Par contre aux
Pays-Bas, cela fonctionne depuis longtemps dans le domaine de l'orgue:
les orgues étant la propriété des villes, les Hollandais
ont compris leur rôle culturel bien avant d'autres.
Réforme
J.B.: Les Hollandais sont très attachés
à leurs orgues. On sait ce qui s'est passé avec Sweelinck.
Au XVIe siècle, lors de la Réforme, on a chassé l'orgue
de l'église mais la ville a immédiatement réagi en
disant : on veut entendre nos orgues, il y aura des concerts et on paiera
un organiste. Sweelinck est devenu organiste de la Ville d'Amsterdam.
H.W.: Les chants n'étaient pas admis au culte.
Sweelink a publié les psaumes en français pour les Huguenots.
Il ne pouvait pas les faire chanter dans son propre pays, sa propre église,
car la musique était suspecte pour les calvinistes de son temps.
J.B.: Mais il y avait d'une part le fait que les Hollandais
aimaient beaucoup l'orgue, et d'autre part, le fait que la Réforme
en blâmait l’usage... C'est cette conjoncture qui a fait que
la Hollande s’attache encore à ses instruments. On s’est
assuré le concours de facteurs d’orgues prestigieux que l’on
a payé très cher av ec la réelle conviction d’investir
ce faisant, à long terme.
H.W.: Dans une vallée protestante de Suisse, le
Toggenburg, une autre tradition est née pour combler le manque
d'orgue, proscrit de l'église zwinglienne jusqu'au XIXe siècle.
Les paysans n'ayant pas beaucoup de travail en hiver ont meublé
leur temps à partir du XIXe siècle en construisant des orgues
pour eux-mêmes et pour d'autres paysans - au delà d'une centaine
- afin de pouvoir jouer à l'orgue des psaumes en cachette chez
eux!
***Mon idée à la base de cette entrevue était de
vous demander votre opinion personnelle concernant la manière de
faire un bon instrument.
J.B.: Je ne peux pas répondre. Car à chaque
fois que j'ai donné mon avis, que j'ai eu la possibilité
de faire construire un orgue, j'ai toujours fait en sorte de m'adresser
à un facteur pour lequel j'avais une très grande estime,
une très grande confiance. Bien sûr, des discussions font
ressortir un certain nombre d’idées mais le principal pour
faire un bon orgue, c'est d'avoir de réelles compétences,
une oreille exceptionnelle, une intuition phénoménale, en
deux mots, un métier irréprochable.
Mais je ne pense pas que l'on puisse définir des constantes. Je
pense beaucoup à la compétence et à l'ouverture d'esprit
du facteur d'orgues.
Ce qu'on attend d'un orgue en tant qu'utilisateur, c'est, je crois avant
tout, qu'il ait une pensée, qu'il ait une direction et qu’il
soit fiable. Quand on écoute un orgue, ce ne sont pas les jeux
individuels, même très beaux, qui en font un instrument réussi.
C'est la cohésion qu’ils portent en eux. Ainsi, vous êtes
vous-même mené naturellement vers ce que le facteur d’orgues
a pressenti. Il faut que la perception d’un projet soit claire,
évidente. C’est valable pour des instruments historiques,
du XVIe, du XIXe ou du…XXe siècle.
Remerciements à Denis Juget pour la transcription
de l'enregisterment réalisé dans le TGV entre Lille et Lyon.
(1) Cet extrait du ISO Yearbook est publié avec la permission
de la International Society of Organbuilders. Cet annuaire de l’ISO
contient en outre les articles suivants : Jakob Schmidt : Le dessin des
façades, Yves Burgues : La restauration du buffet de l’orgue
de Clicquot, A.J.Roubo : Le buffet de l’orgue, un traité
du XVIIIe siècle, Dom Bédos de Celles : Cathédrale
de Narbonne, trouble autour de l’orgue, Gerhard Grenzing : Jordi
Bosch, le maître méconnu, (ce dernier article est disponible
par ce lien:
http://www.grenzing.com/publicationes.cfm?lingua=de&id=0).
Les publications de l’ISO sont disponibles par:
publisher@internationalorganbuilders.com
(2) L'orgue est un véritable instrument de musique que l'on doit
aborder avec respect. Il doit être sur le plan de sa facture un
chef d'oeuvre accompli. Avez-vous déjà observé un
violoniste sortir son instrument de son étui? De quel soin il l'entoure,
comme il admire à chaque fois sa lutherie! Et comme lorsqu'il écoute,
il ferme les yeux, se met tout près pour mieux l'entendre respirer.
(Ne dit-on pas qu'un violon a une âme?) Ce contact intime avec l'instrument,
tout interprète doit le rechercher intensément. Cela signifie
que tout ce qui ne permet pas à l'organiste de se rapprocher de
son instrument est anti-instrumental. Pour cette raison, je déteste
la traction électrique ou les orgues dont les consoles se trouvent
à vingt mètres des tuyaux. Je n'ai jamais compris ce qui
pouvait déterminer le musicien à s'éloigner de son
instrument. Prendre du recul pour mieux s'entendre? Non le narcissisme
n'est guère compatible avec l'émotion musicale, la vraie.
(Extrait de l'entretien avec Bernard Hédin, "Tutti" no
24 et "Orgues méridionales" no. 26, pages 15 et 16).
(3) Legros, Henri,1976. Étude sur la mécanique des claviers
de l’orgue Clicquot de Souvigny. ISO Information no. 15
(décembre 1976).

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